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lempreintedesreves
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Je recherche commentaires, critiques, soutien pour poursuivre mon premier manuscrit autobiographique
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Blog Livre
Date de création :
28.04.2008
Dernière mise à jour :
28.04.2008
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A lire - premier manuscrit

Posté le 28.04.2008 par lempreintedesreves

L’empreinte des rêves



« De l'ombre au soleil, l'existence est une reconquête de soi. » Jean-Paul Sartre
Prologue :
De la résilience et des «guerriers de la Lumière»
« Les guerriers de la lumière ont toujours une lueur particulière dans le regard.
Ils sont au monde, ils font partie de la vie des autres, et ils ont commencé leur voyage sans besace ni sandales. Il leur arrive souvent d’être lâches, et ils n’agissent pas toujours correctement.
Les guerriers de la lumière souffrent pour des causes inutiles, ont des comportements mesquins et parfois se jugent incapables de grandir. Ils se croient fréquemment indignes d’une bénédiction ou d’un miracle.
Ils ne savent pas toujours avec certitude ce qu’ils font ici. Souvent ils passent des nuits éveillés, à penser que leur vie n’a pas de sens.
C’est pour cela qu’ils sont guerriers de la lumière. Parce qu’ils se trompent. Parce qu’ils s’interrogent. Parce qu’ils cherchent une raison – et, certainement, ils vont la trouver. »
Manuel du Guerrier de la Lumière, Paulo Coelho

J’ai parfois croisé des « guerriers de la lumière ». Je ne les ai pas toujours reconnus. Pourtant, je leur dois d’être en vie, d’avoir surmonté les épreuves qui ont pavé ma route. Je leur suis surtout redevable d’être aujourd’hui une âme debout.

J’ai repris espoir dans l’affection de Khimo, ma gouvernante ; dans l’écoute de Sœur Anna-Gloria, professeur de latin à l’institution Notre-Dame de Dakar ; dans l’amour de Laye dont la douceur et la bonté m’habitent encore ; dans la compassion de Christian ; dans l’intelligence émotionnelle du Docteur Michel Marin ; dans les rencontres avec Claire Pierreux et Catherine Hervais, psychothérapeutes éclairées, inspirées.

Comme des milliers d’autres enfants blessés, d’enfants qui ont croisé sur leur chemin d’importantes difficultés familiales, sociales et psychologiques, je suis parvenue à reprendre espoir en moi. Car ils sont parmi nous, attentifs, bienveillants, empli d’un discernement miraculeux et que de leur épée, ils nous fraient le chemin vers la Lumière.

Ainsi, il y a peu, alors que mes derniers remparts se lézardaient, que le fardeau magnifique de la vie m’accablait et que me prenait le vertige grisant des portes entrouvertes sur l’abîme, R. m’a dit :
«Je te connais si peu, Cécilia, mais je ne peux pas penser qu’une femme comme toi ne sera pas, un jour, puissamment envahie du goût de la vie ou ne trouvera pas à exprimer cet amour si profond de la vie qu’il y a en elle, si blessé en même temps. Tant de cultures, tant de paysages, tant de rencontres qui font de toi la personne que tu es, une femme rayonnante de féminité et de charme aux frontières de tous les milieux, intellectuels, politiques et diplomatiques. Tout le poids de l'histoire de ce siècle qui est là, aussi, dans ta petite histoire à toi. Il y a toujours quelque chose d'émouvant lorsqu'on peut rencontrer des personnes dont l'histoire d'une vie fait écho à l'histoire d'un siècle, à la guerre, aux colonies, à l'indépendance.
Quel itinéraire, ton corps et ton intelligence doivent brûler de tant de feux différents ! »
Il a ajouté :
« Ne désespère pas, douce et belle femme, je t’en prie. »

Pourquoi tant de désespoir? Répondre à cette interrogation, c’est vous conduire à me comprendre, c’est vous raconter mes blessures, mes désillusions, mes emprisonnements et, peut-être, ma résilience.



Chapitre 1
Les grands exils – Histoire de mes grands-parents
« J’écoute au fond de moi le chant à voix d’ombre des Saudades. Est-ce la voix ancienne, la goûte de sang portugais qui remonte du fond des âges ? »
Léopold Sédar Senghor (Extrait de Nocturnes)

Je suis la cadette de trois filles, la prune. Ginou, l’une des nombreuses amies de ma mère, nous surnommait ainsi : la pêche, la prune et l’abricot, jolie appellation fruitée qui dépeignaient nos peaux diversement colorées, héritage d’un brassage génétique peu ordinaire dont je vais vous tisser la trame.

L’histoire largement matriarcale de notre famille plante ses racines aux îles du Cap Vert, au large de Dakar, extrémité ouest de l’Afrique. Dix lambeaux de terre volcanique arrachés à l’immensité Atlantique.

Au printemps 1948, ma grand-mère maternelle Francesca Barboza, originaire de l’île de Santiago, créole courageuse, indépendante et fière, quitte en compagnie de ses deux filles son archipel natal dévasté par une succession de sécheresses. L’aînée, Emilia, âgée de onze ans, flanquée de la petite dernière, notre future mère Inès, à peine deux ans et demi, née d’un grand amour avec un officier portugais dont les quelques photos déjà jaunies l’accompagnent dans son exil. Francesca fuit la famine et embarque pour Dakar avec la froide détermination de ceux qui ne laissent rien derrière eux.
Seule demeure l'indicible hymne à la vie et à la lumière qui puise dans l'austérité somptueuse des paysages volcaniques la force et le courage de sa joie. L’âme nostalgique capverdienne dont les Saudades font écho aux incantations des femmes de marins à jamais disparus.

(a) Une pleine poignée de kilomètres, terrifiantes unités de distance et de temps que dévore un navire affamé d’espérance. Le cargo appareille en réalité pour la Gambie, faisant escale à Dakar pour y remplir ses cales de marchandises et s’y délester de quelques quarante immigrants plus ou moins clandestins.

Après les affres du grand large, Dakar revêt des allures de terre promise. Malheureusement, une dizaine de passagers, dont ma grand-mère et ses deux filles, ne sont pas en possession d’un certificat d’hébergement, document sans lequel la douane française n’autorise pas le séjour sur «son» sol. En conséquence, elles passeront huit jours sur le navire, nourrie par-dessus bord par d’autres immigrants de même origine insulaire. C’est le capitaine lui-même, pris en otage par cette encombrante cargaison dont il ne sait que faire, qui négociera avec les autorités françaises leur débarquement et leur titre provisoire de séjour en territoire «français».

Dès son premier pas sur le continent africain, Francesca en dépit de sa peau sombre, se découvre émigrante « portugaise » et en cette qualité, effectuera tous les métiers dits infamants, avec la même abnégation inébranlable : éleveuse de cochons, puis charbonnière, et enfin tenancière d’une gargote clandestine dans un quartier tranquille de la proche banlieue. Dans ce débit illégal de boissons, accouraient claquer leurs payes à coup de tournée générale, commissaires, cadres, et autres individus au-dessus de tout soupçon.

(b) C’est ainsi que je la revois, ma grand-mère, le chapelet à la main, le foulard sur la tête. Elle aimait répéter à qui voulait l'entendre : «Sur ma tête, il n’y aura jamais que le foulard et Dieu ! » (A bon entendeur…) Je me la rappelle accordant crédit à l’un, haranguant l’autre pour une dette qui s’allongeait et menaçant le dernier dont l’ivresse chancelante ne l’impressionnait guère. S’il ne consentait à rentrer immédiatement chez lui, elle en toucherait un mot à sa femme. Tout cela, dans un savoureux mélange de « criolo », Wolof et français incongrûment compréhensible et dont elle seule avait le secret.

2. A la même époque, à Lomé, ville principale du Togo, en plein cœur du territoire colonial allemand de l’Afrique occidentale, Sibylle et Antoine, se rencontrent. Tous deux sont métis, issus de la bourgeoisie coloniale germano-togolaise. Est-ce uniquement cela qui les aura rapproché ? Toujours est-il que ces deux jeunes gens s’épousent par convenance plus que par amour.
Contraints de fuir les marchandages territoriaux, les désordres, drames et désolations qui marquèrent la fin de la 2ème guerre dans les colonies, le jeune couple prend le parti d’évacuer sa maison de Lomé, quitter son Togo natal et s’établir provisoirement à Ziguinchor au sud du Sénégal, dans cette région accueillante à la végétation luxuriante, à la population hospitalière et rieuse qu’est la Casamance. A Ziguinchor, petite ville tranquille bercée par le fleuve Gambie, à quelques centaines de kilomètres au sud de Dakar, naquirent mon père René et son frère Germain. Ma grand-mère Sibylle, sage-femme de son état, fière de son statut de lettrée, n’endura pas longuement l’anonymat de cet exil. Dès la cessation des conflits, elle s’en retourna prestement vivre dans sa maison de Lomé.

Il est de ces secrets de famille qui ont la peau dure. Je n’appris ainsi que très récemment que ces deux garçonnets furent confiés à un orphelinat par mon grand-père. Il se serait avoué inapte à assumer leur charge. Ma grand-mère, apparemment, en perdit toute trace. Il y a là des fossés qui regorgent de non-dit, des lambeaux d’histoire qui se refusent au souvenir.

Hors, par un étrange pied de nez du destin, quelques années plus tard, leurs frimousses fit les gros titres de la presse sénégalaise : « Enfants abandonnés à adopter » On les reconnut et de Dakar à Lomé, la honte ne fit qu’un tour.

Ma grand-mère paternelle, vraisemblablement soulagée d’avoir retrouvé ses fils, vint les extraire de cet incompréhensible orphelinat de l’oubli et emmena ses oisillons retrouvés dans son pays.


Chapitre 2
II. INÈS ET RENÉ À DAKAR, LES DÉBUTS DE MA FAMILLE
« J'ai rêvé d'un monde de soleil dans la fraternité
de mes frères aux yeux bleus »
(Léopold Sédar Senghor)

Dakar, ma ville natale, naît sous le IIème Empire durant la conquête du Sénégal par le général Faidherbe, achevée en 1857. Dakar est construite sur une magnifique rade en eau profonde qui la destine à une vocation portuaire. Port commercial et port d’esclavage en particulier, avec pour première escale l’île de Gorée, à quelques kilomètres au large de la presqu’île. Gorée, d’où quittaient les négriers en partance pour le grand large, les cales bourrées jusqu’à la lie d’êtres humains kidnappés, vendus, torturés, enchaînés. Gorée aux jolies maisonnettes bigarrées safran et ocre, Gorée dont les murs résonnent encore des clameurs de tout un peuple déraciné, marchandise humaine exportée vers les lointaines et prospères terres d’Amérique.

Une centaine d’années plus tard, à l’aube de l’indépendance du Sénégal, Dakar était devenue une petite et jolie ville, insouciante et gaie, fertile en espoirs, riche en rêves et en devenir. Dans ses rues colorées aux senteurs d’encens mêlées de parfums capiteux, de mangues et de papayes mûres, déambulaient des Signares - élégantes et fières Goréennes - de jeunes vendeurs rompus à l’art du marchandage interminable, des Dakaroises indolentes parées dans des boubous chatoyants, des Wolofs droits et fiers, chapelet à la main, des commerçants libanais parfaitement acclimatés, des missionnaires français en longue robe immaculée, de jeunes étudiants fringants. Dans un brouhaha incessant de négoce, de conciliabules, de Klaxons stridents, des bus pimpants et bondés crachaient à chaque arrêt un enchevêtrement de corps en sueur, soulevant une vague de poussière de latérite. Dakar, dans ces années-là, jouissait de sa liberté nouvelle.

Etudiants à l’université, tous deux boursiers, l’aîné plus ambitieux que le cadet, les frères Bauer étaient connus dans toute la cité pour leur avenante figure et leur bonne éducation. Aussi, il faut bien l’avouer, pour la possession d’un vélo Solex, dont les vrombissements leur donnaient mille crédits d’avance aux yeux pudiquement détournés des jeunes filles de bonne famille.

René, coureur de jupons devant l’Eternel, avait déjà quelques cœurs brisés à son actif quand Inès apparut dans sa vie. D’emblée charmé par son allure, sa démarche altière, ses longs cheveux noirs et lisses, son regard franc bordé de longs cils délibérément charmeurs, son sourire moucheté de tâches de rousseur, il fut ensuite conquis par son caractère bien trempé, aussi corrosif que le sien. Une passion vivace le prit pour l’ardente et svelte cap-verdienne. Inès avait alors dix-neuf ans et passait ses après-midi à l’université avec René quand Francesca, sa mère, la croyait au Lycée.

Son comportement d’enfant exigeante et gâtée, faisait le bonheur et la fierté de son père de cœur, Vargas, portugais gauchiste, torturé sous Salazar et banni de sa terre. Grand homme meurtri et tourmenté, il avait pour ma mère un amour sans limites et voyait en elle tout ce dont la vie l’avait privé.
Quelques mois plus tard, coude à coude, René et Inès annoncèrent aux deux familles médusées, la grossesse déjà bien engagée de ma mère. Mon père choisit de l’épouser, sans écouter les avertissements maternels de Sibylle qui criait à la mésalliance.
- Une émigrée portugaise dans notre famille, jamais !

Le mariage se célébra pourtant, dans la joie d’un amour neuf et même la famille Bauer daigna y prendre part. Me reviennent en mémoire le sourire heureux de ma mère et les regards complices échangés, sur les quelques photos de mariage qui survécurent aux déménagements successifs.

Les jeunes mariés s'établirent chez Francesca, dans sa petite maison composée de trois pièces principales, le séjour, une chambre à coucher, et l’arrière-salle qui abritait la buvette. Elle leur céda son grand lit et installa un canapé dans l’arrière-salle, le long du mur, au fond de la pièce. Des persistants remugles d’alcool, de sueur et des subtils relents de vomis, réfractaires au décrassage javellisé hebdomadaire, ma grand-mère n’avait cure. Elle aimait mon père pour avoir su reconnaître en sa fille une femme de qualité, il méritait en cela tout le confort qu’elle pouvait lui procurer.
Vargas pour sa part, tenait René en haute estime, d’abord car il avait eu la décence d’épouser sa fille après l’avoir déshonorée, ensuite car il prenait un réel plaisir à discuter politique avec ce jeune homme intelligent et disert. Ceci dit, il gardait constamment un œil vigilant sur lui, méfiance toute paternelle ou intuition d’un homme aguerri, au crépuscule de sa vie…
Solenne, la pêche, vint au monde au printemps 1965. La pêche avait hérité de sa mère le caractère vif, le sourire espiègle et les tâches de rousseur. Le grand front bombé et les joues rondes qu’elle tenait en revanche de son père, en faisaient un superbe bébé et la fierté de ses deux grands-mères. Oui, même Sibylle Bauer qui, les lèvres pincées, consentait à recevoir la petite famille le dimanche, jour du Seigneur.

Agé de 24 ans, René achève ses études en Sociologie, et trouve un premier emploi administratif. Sous-payé, titillé par une ambition qui le pousse à rêver d’un poste prestigieux, il ronge son frein, et dans la promiscuité de la petite maison de Francesca, quelques disputes émaillent ça et là la passion du couple.
René, rapidement à bout de patience dans une besogne quotidienne trop étriquée à son goût, démissionne ; les disputes avec sa femme prennent peu à peu de l’ampleur.

La pêche fête à peine sa première année de vie, les finances du couple s'avèrent serrées et la cohabitation avec Francesca toujours plus contraignante, lorsque ma mère se résout à annoncer la mauvaise nouvelle : un second bébé est en route ! Vargas furieux, traite mon père de divers noms d’animaux lubriques tandis que ma grand-mère s’inquiète bien réalistement pour l’espace et la subsistance de la famille agrandie. L’ambiance quotidienne s’électrise.
Au cours d’une de ces altercations de plus en plus fréquentes, excédé par une réplique acide, mon père gifle sa femme à toute volée. Inès court se réfugier en sanglots chez son père. Le sang de Vargas bouillonne à la vue de sa fille chérie, sa princesse, enceinte jusqu’aux yeux, la bouche enflée par la claque magistrale. Mon père dut s’excuser à genoux, mais il perdit ce jour-là définitivement l’estime du grand homme. Vargas mourut peu après, je n’ai ainsi jamais connu de lui que ses photos d’enterrement, j’en conserve le profond regret.

Chapitre 3
III. MES DÉBUTS DANS L’EXISTENCE
(i) « Et mon désert, si seulement je t’en montre les règles du jeu, se fait pour toi d’un tel pouvoir et d’une telle prise que je puis te choisir, banal, égoïste, morne et sceptique dans les faubourgs de ma ville ou le croupissement de mon oasis, et t’imposer une seule traversée de désert, pour faire éclater en toi l’homme, comme une graine hors de sa cosse, et t’épanouir d’esprit et de cœur. Et tu me reviendras ayant mué, et magnifique, et bâti pour vivre de la vie des forts. »
Citadelle, St Exupéry

Je suis née dans ce contexte familial à tout le moins tendu au cœur de l’été 1966. Officiaient à ma naissance ma grand-mère Sibylle et sa cousine, également sage-femme.
Le désamour de ma mère fût en partie induit par les circonstances. A la douleur provoquée par l’expulsion d’un enfant potelé, au désagrément de devoir se soumettre aux manipulations intimes de mains qui ne l’aimaient guère, à ses premières désillusions d’épouse, j’offrais en retour une peau singulièrement sombre, des joues replètes, une bouche ronde et avide. Je compris vite que je n’étais pas la bienvenue et ne faisais entendre ma voix que pour boire goulûment lait et chaleur au sein réticent de ma mère.

On me retrouva un jour, après plusieurs heures de recherche, sous le lit. Sans doute étais-je tombée et avais-je roulé sous l’obscurité du lit, sans un cri. La légende familiale veut qu’une âme malveillante m’y ait transbordé pour jouer un tour pendable à mes parents.
La pêche décida très vite qu’elle ne voulait pas de moi non plus. Quelle mauvaise idée j’avais donc eu d’arriver à un moment pareil, pour tenter d’accaparer la précieuse sollicitude maternelle.
Un moment d’inattention parentale et hop ! Une bobine de fil dans la gorge dodue ! Voilà qui me ferait taire. Son air trop content de soi éveilla les soupçons et son forfait fut découvert lorsque l’on ouï des gargouillis jaillir d’un gosier épouvanté. On me libéra la gorge et je survécus...

Une nuit, les criailleries de mon insatiable appétit agacèrent mon père car elles l’empêchaient de trouver le sommeil. Il perdit patience et asséna une claque sur ma turbulente bouche. Ma mère pleura sur mes lèvres tuméfiées, sur son propre désenchantement, sur cet ombrageux époux dont elle mesurait peu à peu la violence latente.

A cette irritabilité, contribuait peut-être l’insatisfaction croissante de René. Il désirait ardemment s’expatrier, certain de réussir socialement dans un là-bas encore indéterminé. Sa motivation était telle qu’il décrocha une bourse de l’université d’Aix-en-Provence, pour y suivre les cours d’un troisième cycle en gestion d’entreprise. Mes parents résolurent de laisser la pêche à ma grand-mère pour une année, car ce premier voyage en France serait plus aisé à trois, qu’à quatre. Je devais avoir trois mois lorsque nous quittâmes le Sénégal. Deux bonnes dizaines d’années ne suffirent pas, toutefois, à mon aînée pour m’accorder l’acquittement, dans le procès de ma précoce traîtrise.

Chapitre 4
L’arrivée à Tanger
«Jette sur toutes choses un regard neuf, un regard de foi : sur la nature, sur tes travaux quotidiens, sur les événements, en un mot sur toute la trame de ta vie humaine… Cela revient à vivre le moment présent… N’attends rien d’autre que la plénitude du présent. » René Voillaume

De notre séjour à Aix-en-Provence, l’histoire familiale ne restitua que quelques miettes sans grand intérêt : le climat « atrocement glacial », la convivialité estudiantine, mes premiers pas sur la terre ferme. J'ai pour ma part la profonde conviction qu'ils vécurent une année bienheureuse, foncièrement passionnelle, loin de toute pression familiale. René était comblé par les perspectives de carrière que lui offrait cette spécialisation et Inès découvrait l'Europe, sa jouissive autonomie, à des milliers de kilomètres de l'omniprésente censure maternelle.

Quelques mois plus tard, de retour à Dakar, mon père se voit offrir un poste de sociologue à la mesure de ses ambitions dans un organisme africain affilié à l'UNESCO, le CAFRAD. Le CAFRAD émanait de l'idée de créer un institut de formation de cadres africains, futurs acteurs du développement de leurs pays respectifs. La paternité du projet revenait à sa majesté le Roi Hassan II du Maroc, de ce fait le CAFRAD fut fondé et inauguré à Tanger. Mon père accepta cette opportunité providentielle avec un enthousiasme ouvertement expansif.

Un matin de l’automne 1967, René Bauer partit donc pour le Maroc avec sa femme et sa deuxième fille, le cœur chargé d’espérance. La petite famille arriva tout d’abord à Rabat, «âsima» du royaume chérifien et la troisième des quatre villes impériales marocaines. Rabat, fondée vers 1150 sous la dynastie des Almohades est un « Ribat » - une forteresse - appelée « Ribat Al Fath » ou « camp de la victoire » par le chef Abelmoumen. Rabat abrite sous un ciel uniformément lavande une flore exubérante qui s’épanouit librement mais se laisse aussi volontiers dompter dans les nombreux jardins de style andalou qu’elle recèle. La capitale révèle une architecture tout à la fois somptueuse et d’une remarquable sobriété. La Casbah, citadelle du Prince, domine l’embouchure du fleuve Bouregreg qui sépare Rabat de sa jumelle Salé. Salé date plus anciennement des comptoirs de commerce crées par les Phéniciens et les Carthaginois. Mon père affectionnait tout particulièrement Rabat, la blanche et majestueuse capitale.

Dès que l’administration eût accordé à mon père l’autorisation de séjour, nous quittâmes Rabat pour Tanger, notre destination finale. A Tanger, nous nous établîmes provisoirement dans une maison située à Béni-Makadés, quartier résidentiel surplombant le vieux port de pêche. Bercée par le calme plat de la Méditerranée d’un côté et par les hautes vagues de l’océan Atlantique de l’autre côté, Tanger étale une baie enchanteresse au pied de collines verdoyantes.
C’est là, à Tanger, après plus d’une année d’éloignement, que Solenne nous revint. Elle avait fait le voyage par avion avec ma grand-mère Francesca. Dès leur arrivée, notre mère tenta vainement de regagner la confiance de sa fille. Solenne avait décidé une fois pour toutes qu’elle n’avait qu’une mère, Francesca, et qu’elle n’accepterait rien de cette drôle d’étrangère élégamment vêtue qui se prétendait sa mère. La pêche, du haut de ses deux ans et demi, avait déjà un fichu caractère.

En raison de l’accouchement imminent de notre mère qui attendait un troisième enfant, en raison aussi de la réputation peu flatteuse du lieu (connu surtout par son établissement psychiatrique) la famille emménagea rapidement à Jamah el Mokra, petit village accroché à flanc de colline au milieu des lauriers roses sauvages. A l’orée d’un bois de cèdres et de pins, à proximité du palais de la Reine mère, s’élevait notre villa.
Mes souvenirs d’enfance remontent à cette spacieuse maison cernée par un florissant jardin où poussaient pommiers tout de blanc vêtus, poiriers secs, cognassiers dodus, figuiers joufflus, baies sauvages, succulentes fraises des bois. A l’arrière de la maison, les abeilles butinaient un champ de fleurs sauvages, nous en interdisant l’accès. Le long de la piscine trois doubles portes en bois massif, découpées en forme d’arche, s’ouvraient sur le salon centré autour de l’âtre et sur la salle à manger. Enfin, au bout du jardin ceinturé par un mur partiellement recouvert de plusieurs espèces grimpantes, dont des clématites à dominante mauve, se trouvait une aire de jeux dotée d’une balançoire, un avant-goût de paradis.

Les souvenirs des années Tangéroises frappent, m’assaillent, se bousculent aux portes de ma mémoire : la salle à manger illuminée de mille lampions multicolores à l’occasion des fêtes de fin d’années ; les cadeaux que nos parents dissimulaient soigneusement dans des cachettes improvisées et que nous nous amusions à retrouver avant l’heure, à déballer précautionneusement, la langue pincée entre les lèvres, puis à refermer tout aussi consciencieusement, en prenant soin de masquer les petites déchirures accidentelles.

Bien entendu, le matin de Noël, chaque déballage déclenchait une avalanche de « Oh! » émerveillés car, tout de même, quel soulagement que nos parents n’aient pas découvert l’imposture.

Je me souviens en particulier des patins à roulettes et de la trottinette que nous avions localisés une semaine avant Noël au fond de l’étagère supérieure de leur armoire. Quelle joie ! De courte durée pour moi car les patins seraient pour Solenne bien sûr, et la trottinette « pour tout le monde », autrement dit pour elle aussi.

A côté de ces trêves durant lesquelles nous jouions à croire que nous étions une famille heureuse, je ressens encore, là vivace au fond de mes souvenirs, la crainte que nous inspiraient nos parents. Je revois mon père en pleine crise de fureur hurler : « Coca-Cola ! Idiote, pas Caca-Cola !» Les larmes aux yeux, je bredouillais : « Caca-Cola », sans comprendre pourquoi il enrageait de la sorte.

Une éruption de souvenirs qui, étrangement, ne fait pas la part belle à la venue de notre petite sœur, Mona. Comme si certaines bribes de vie s’éclipsaient subrepticement dans mes souvenirs. Frappée par une surdité irréversible en raison d’un traumatisme dont l’origine est demeurée mystérieuse, Mona piquait de violentes tempêtes de colère. Ses tentatives de communication avortées nourrissaient en elle des cyclones latents. Gare à la bourrasque…
Un teint mat quasi bistre ; une belle masse de cheveux crépus, châtain foncé qui poussaient à toute allure et qu’elle disciplinait sans ménagements ; des sourcils toujours froncés donnaient déjà à son visage une certaine dureté. Un torse bien charpenté sur deux jambes fluettes, certains traits de caractères dont une nette propension à thésauriser lui conféraient en outre, une grande ressemblance avec notre grand-mère Sibylle.

Mes parents avaient adopté aisément le style de vie «diplomatique», mondain s’il en est. Les barbecues autour de la piscine succédant aux cocktails et aux dîners dansants, nous fûmes confiées aux bons soins d’une nounou.

Je me souviens d’Aïcha, notre première gouvernante marocaine gratifiée d’une luxuriante chevelure noire aux reflets bleutés. Quand le matin, dès son arrivée, elle ôtait sa djellaba et son foulard, une cascade de cheveux épais et brillants dévalait sur ses reins. Contrainte par respect des traditions de cacher ce don du ciel à d’éventuels yeux concupiscents, elle préférait les laver chez nous.
Assister au rituel du shampooing hebdomadaire constituait un de nos divertissements favoris. Aïcha emplissait deux bassines d’eau chaude destinées au lavage puis au rinçage et avec un broc, à genoux, le buste plié en avant, faisait ruisseler sur sa tête l’eau dans une troisième bassine vide. Ensuite, pour les lisser, elle enroulait ses cheveux essorés autour de sa tête en un long turban maintenu par une myriade de barrettes.
Hélas, sans tarder, sa famille offrit notre Aïcha en mariage à un notable en raison de sa grande beauté.
Aïcha fut remplacée par sa sœur, Fatima, une rousse enjouée, malicieuse et futée, qui plût considérablement à ma mère et devint son infortunée complice.
L’activité de mon père le conduisait à s’absenter régulièrement pour des missions d’étude de longue durée dans l’un ou l’autre pays dit «en voie de développement». Peu à peu, ma mère s’accoutuma à ses absences, étendit son cercle mondain, se mit à recevoir maintes invitations.
Mon père, fou de jalousie à l’égard de sa femme de plus en plus émancipée, infligeait à Fatima une véritable inquisition à chacun de ses retours.

Un soir, juste après que Fatima nous eût préparé le dîner, il rentra sans avoir annoncé son arrivée anticipée. Ma mère était de sortie avec des amis hollandais, les Teller. Tandis que Fatima s’agitait à mesure que la soirée s’avançait, la colère de mon père se mît à croître et nous nous repliâmes prudemment dans nos quartiers. Aux questions glaciales de son patron, la pauvre Fatima opposait des bredouillements qui le rendaient plus enragé encore. Solenne et moi passions de temps à autre temps la tête hors de notre chambre, à la sauvette, pour lorgner vers le couloir qui donnait sur le salon et constater de visu la progression de son emportement. Il était passé minuit, quand la porte d’entrée s’ouvrit sur Inès, gaie et rieuse, un chapeau de paille sur la tête, ses grandes lunettes noires à la mode et son sac en osier à la main.

« Fatima, je suis rentrée ! » clama-t-elle, sans apercevoir mon père fulminant derrière elle. Au regard effaré de Fatima incapable de prononcer d’autres mots que :
« Madame, Madame… » comme une prière suspendue, elle se retourna.

Solenne et moi, glacées d’effroi, discernâmes un vacarme confus : vociférations, fracas, gémissements. Cela parut durer une éternité. Fatima nous intima l’ordre de nous mettre au lit immédiatement. Le sommeil fut long à venir, habité par de muettes interrogations.
Le lendemain, nous découvrîmes la sévérité de la sanction. Ma mère se retrouva cloîtrée dans la chambre d’amis ; nous l’écoutions sangloter à travers la serrure. Sa séquestration dura deux jours. Lorsque son geôlier la relâcha au soir du second jour, nous aperçûmes au-dessus de ses lunettes noires, l’ecchymose violette aux reflets verdâtres qui s’étendait de son œil droit jusqu’à la tempe.

Chapitre 5
La pêche, la prune et l’abricot ou les couleurs de l’enfance
"Ta douleur marque l’éclatement de la coquille qui enferme ta compréhension. Comme le noyau du fruit doit s’ouvrir pour que son cœur paraisse au soleil, tu dois connaître la douleur…Remets-t-en donc à lui, et bois son remède dans le silence et dans le calme ; car sa main, bien que dure et lourde, c’est la tendre main de l’invisible qui la guide." Khalil Gibran, Le prophète

Partie intégrante du style de vie récemment adopté, les cours de danse, de solfège et de piano étaient incontournables, à mon grand désarroi. Je n’avais pas la moindre disposition pour la danse, en partie en raison des mes rondeurs et encore moins pour la musique.
Je me souviens encore de ma gêne, ajustée dans un ridicule tutu rose. Ainsi affublée, j’interprétais gauchement les entrechats de l’incontournable ballet annuel devant un parterre de parents attendris.

Dans sa logique, mon père nous inscrivit à la petite école française de Tanger. Ainsi, âgée d’à peine quatre ans, j’entrais en première primaire, un monde que je perçus hostile dès les premiers jours. «Grosse patate noire !» scandaient les enfants derrière moi à la sortie de l’école tandis que Solenne pressait le pas pour marquer son détachement. Fatima prenait sa grosse voix pour chasser les petits malappris, mais ils n’en avaient cure et leurs moqueries me poursuivaient ainsi jusqu’à la maison.

Deux longues années plus tard, j’entrais en troisième primaire. Dès le premier jour, ma nouvelle institutrice fit montre d’une aversion particulière à mon endroit. Madame Garo, une française revêche, le cheveu gris, le dos raide, les lunettes sur le nez, avait un sens inné de la pédagogie. Elle avait résolu de nous classer selon nos résultats en trois rangées de bancs. La rangée de gauche était réservée aux bons élèves, les meilleurs devant et puis se suivaient en ordre décroissant, les petites têtes blondes ou brunes, aux coiffures lisses, bouclées, hirsutes, ou encore frisées. Au centre, la rangée des moyens et à droite, les mauvais élèves. Le dernier banc sur la rangée de droite était exclusivement réservé au dernier de la classe. Selon ce classement intransigeant, ma place était à gauche, au premier rang. Toutefois, la place du cancre avait un éternel occupant : moi !

Lorsqu’elle nous rendait les dictées corrigées, Madame Garo nous convoquait au tableau, l’un après l’autre. Quand venait mon tour, tout au début de cet exercice hebdomadaire, le ton de sa voix changeait, du tout au tout :
« Mademoiselle Bauer, vous avez 9,5 sur 10. Encore une faute d’accent ! Vous êtes vraiment stupide ! » Et vlan ! Elle m’envoyait une gifle qui me faisait valser de l’autre côté de l’estrade. Tous les élèves se taisaient, complices involontaires. Hélas, un triste matin, je fis deux fautes d’accent. Je rentrais ce soir-là la bouche enflée par le second soufflet. Le lendemain matin, ma mère m’accompagna à l’école. Devant toute la classe à quia, elle déversa un torrent d’insultes. Madame Garo se tassa prudemment derrière son bureau. Désormais, elle m’ignora ostensiblement et je reçus ma copie à ma place et non sur l’estrade, et sans un mot. Dédain et agressivité oblige, je pris ainsi un peu plus peur des autres.

Mon quotidien sans joie, oppressant et solitaire était émaillé ça et là par les attaques de la pêche. J’aurais aimé qu’elle m’ignore celle-là ! Mais justement, elle avait envers moi la dent dure. Je lui payais cher l’outrecuidance d’exister, de lui faire de l’ombre. Ses sévices étaient variés et inventifs. Quand elle ne pinçait pas, à m’en couvrir les cuisses de bleus, elle piquait avec une aiguille. Elle avait toutefois ses préférences, maintenir sa main à dix centimètres de mes yeux afin de m’empêcher de regarder la télévision ou réquisitionner mes bonbons sous le prétexte terrible qu’ils faisaient mourir les enfants "noirs".

Une fois par an pourtant, une part d’affection parvenait jusqu’à moi. Ma marraine, Amalia, une grande et belle capverdienne de type indien, amie d’enfance de ma mère, envoyait de Dakar un cadeau à l’occasion de mon anniversaire. Emerveillée de cette attention, j’ouvrais le paquet avec émotion. Le plus enchanteur des présents à mes yeux, fût un réfrigérateur miniature qui fonctionnait à l’électricité. A l’intérieur, de minuscules boîtes de conserves, des mini-paquets de beurre, des sandwiches et autres trésors en modèle réduit achevèrent de me ravir.
Solenne, outrée de mon extase, bombarda le jouet de coup de pieds sur-le-champ, tant et si bien, qu’il n’en resta que des pièces détachées. Ma peine fut immense.

Immuablement, une fois la nuit venue, les rôles s’inversaient quelque peu. Mon aînée nourrissait une panique indescriptible des fantômes qui, elle en était sûre, avaient élu domicile sous son lit. Malheureusement, un besoin pressant la prenait invariablement une fois par nuit. Mettre le pied à terre pour se rendre aux toilettes relevait de l’expédition périlleuse.
- S’il te plaît, s’il te plaît…
Bien malgré moi, ses supplications provoquaient immanquablement ma pitié. Dès lors, je finissais toujours par sortir de mon lit, lui prendre la main et l’accompagner aux toilettes, non sans lui arracher la promesse formelle que le lendemain, elle m’accorderait un répit. Tous les matins, à l’aube, j’admirais le revirement de son humeur et le grand retour du naturel. Quelques rares fois, j’avais eu l’audace d’aller me plaindre à ma mère. Agacée, elle me répondait un inéluctable :
«Débrouillez-vous…» qui générait en moi un profond sentiment d’injustice et de fatalité et m’exposait de surcroît, aux représailles de ma sœur.

En consolation, mes résultats scolaires faisaient la fierté de mon père à chaque remise de bulletin. Il tenait à signer lui-même nos carnets de notes. Trimestriellement, j’avais ainsi le privilège de m’asseoir sur ses genoux et de me délecter de son affection. J’ignorais ostensiblement les regards menaçants de Solenne, chargés d’une animosité quasi palpable.

En bute constante aux tracasseries de mon aînée, je me réfugiais fréquemment dans la bibliothèque. Cette pièce rendue somptueuse par ses boiseries finement sculptées et ses collections prestigieuses d’encyclopédies, de littérature française quasi-vierges de tout maniement, fleurait le livre neuf. En ce lieu béni, ne surgissait jamais l’ennemi. J’en acquis progressivement une soif inextinguible de lecture, car j’intégrais dans ce camp retranché un monde incorporel et serein, pour éphémère qu’il soit.

Pendant ces années-là, dont la pêche se remémore encore avec bonheur, s’ancra en moi un sentiment profond d’isolement.


Chapitre 6
Au revoir Fatima
"Dans les tous les lieux habités par la souffrance se trouvent aussi les gués, les seuils de passage, les intenses nœuds de mystère. Ces zones tant redoutées recèlent pourtant le secret de notre être au monde, où comme l'exprime la pensée mythologique : là où se tiennent tapis les dragons sont dissimulés les trésors."
Christiane Singer Où cours-tu? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi?

Il survint lors d’un barbecue organisé par mes parents, un événement dont nous parlons encore avec gravité quand nous avons le bonheur de nous retrouver toutes les trois, la pêche, l’abricot et moi. Il devait être environ six heures de l’après-midi. Tous les invités étaient arrivés : Seynabou la Malienne vêtue d’un boubou chamarré, Alain N’Diaye accompagné de son épouse française Nicole, immanquablement chargé de la sonorisation, un couple haïtien – les Lecomte, différents collègues de mon père, ghanéens, nigériens, camerounais ainsi que quelques notables tangerois, dont les Ben Jelloun avec lesquels mes parents entretenaient des relations chaleureuses. La musique battait son plein et au rythme des bossa nova brésiliennes, de délicieuses odeurs de grillades s’élevaient, attirant les invités d’un côté du jardin.

Quant à nous les filles, en cette fin d’après-midi, nous barbotions à trois dans la piscine, relativement loin de toute surveillance. Aucune de nous trois ne savait encore nager, hors la piscine avait une profondeur uniforme de deux mètres, et une échelle de chaque côté par lesquelles nous nous immergions progressivement, munies de nos instruments de flottaison.
Solenne avait choisi la bouée ronde que l’on met à la taille mais qui présente l’inconfort de remonter systématiquement sous les bras, une fois dans l’eau. J’avais opté pour les brassards et Mona, étalée sur le matelas pneumatique, reposait allongée, alanguie, exposée aux rayons déclinants du doux soleil Tangerois. Mona paraissait si paisible que notre aînée en conçut un sentiment de convoitise irrépressible. Malgré mes mises en garde chargées d’appréhension, elle résolut de procéder à un échange. Elle passa sa bouée par-dessus la tête et s’arrima au matelas. Sous l’effet de la traction, Mona glissa sur le côté et le matelas en déséquilibre chavira. Je vis l’abricot couler lentement vers le fond de la piscine, ses yeux incrédules arrimés aux miens. Je dus pousser des hurlements perçants car ma mère arriva en courant. En un regard, elle comprit la scène et plongea. Elle remonta Mona, la tira hors de l’eau. L’abricot était inerte, les yeux toujours grands ouverts.

Je sanglotais amèrement, maudissant mon impuissance, horrifiée à l’idée que ma petite sœur s’était noyée. Mona reprit cependant peu à peu conscience dans les bras de ma mère. Le grand boubou en bazin indigo brodé d’or et le foulard à la mode sénégalaise que portait ma mère avec superbe ce soir-là, flottaient entre deux eaux dans la piscine.
La pêche eut droit à une fessée exemplaire et je ne pus m’empêcher d’en ressentir quelque contentement.

La surdité de ma sœur cadette quoique sans appel n’était pas totale. Une ouïe minimale lui permettait de reproduire certains sons, tel le nom de notre petit chien Whisky ou le mot «feu» que nous lui répétions devant la cheminée, le doigt tendu vers les braises rougeoyantes.
Mes parents consultèrent des spécialistes réputés dans le domaine des affections auditives, aussi bien locaux qu’européens, avant de se résoudre à offrir à Mona, dans une lointaine école belge reconnue pour son sérieux dans la prise en charge des malentendants et malvoyants, la chance d’apprendre à parler et à lire sur les lèvres.

L’abricot nous quitta ainsi à l’aube de ses six ans, séparant nos chemins jusque-là parallèles. Son départ me chagrina fortement, me privant de l’ingrat mais précieux bien-être de la réconforter, de la chérir, de la protéger des vicissitudes de notre aînée. A compter de ce moment, mes souvenirs se teintent un peu plus d’obscurité et de muette détresse.

Le jour vint où Fatima annonça à ma mère son prochain mariage. Préoccupée par la certitude de trahir sa patronne, de nous abandonner la pêche et moi, elle nous présenta sa sœur Khimo, bien plus âgée qu’elle, divorcée et mère d’un fils. Ma mère engagea Khimo avec soulagement. Elle, du moins, ne la lâcherait pas pour convoler !

Khimo, en dépit de la sévérité que laissait présager son visage émacié, parcouru de fines rides, ses lèvres minces et pincées, nous traita d’emblée comme ses propres enfants et nous tint lieu de mère pendant les trois années qui suivirent. Elle devint aussi notre acolyte, ce qui n’ôta rien à l’autorité toute parentale qu’elle acquit sur nous. Sous sa garde, quelques précieux intervalles de bien-être dissipèrent quelquefois ma lente immersion dans un monde imaginaire peuplé de héros, de princesses mal-aimées, dont un jour ou l’autre la bravoure, la beauté intérieure, et l’éclat à nul autre pareil serait enfin révélé au monde.

Régulièrement, Khimo nous emmenait au cinéma «Martino» où l’on projetait souvent des films interdits aux enfants et aux jeunes âgés de moins de 18 ans. La pêche et moi, nous dissimulions sous sa djellaba depuis la longue file devant l’unique guichet, jusqu’à l’obscurité protectrice de la salle de projection.

Le dimanche, son jour de congé, elle nous accueillait souvent chez elle, dans une maison modeste située en plein cœur de la Médina. Blanchie à la chaux et composée de quatre pièces minuscules et d’une cour intérieure dallée, la petite maison de Khimo abritait ses parents et son fils, Mustapha.
La Médina de Tanger nous devint rapidement familière. C’était une cité pittoresque entourée de remparts, à laquelle l’on accédait par de lourdes portes de bois clouté. En son sein, pour ainsi dire interdit aux occidentaux, fleurissait l'histoire des grandes villes marocaines, écrite tour à tour par trois aristocraties berbères, les Almoravides, les Almohades, les Mérinides et par les nobles descendants du Prophète qui fondèrent les dynasties Idrissides, Saadiennes et Alaouites (dynastie au pouvoir depuis plus de huit siècles).
Dans ses ruelles, étroites et tortueuses, nous découvrîmes les agoras de la vie quotidienne marocaine : le four (ferrâne), le hammam, l’école coranique (Msid) et les épiceries (baqqâl). La fascination qu’exerçaient sur nous les souks couverts, tenus par de vieilles paysannes à la peau parcheminée et au lumineux sourire quasi édenté ou par des «babas» coiffés de leur chéchia rouge, dont le pompon oscillait à la cadence de leurs louanges à Allah, le parfum soutenu des épices, l’odeur persistante du thé à la menthe relevé d’essence de fleur d’oranger, la somptuosité chamarrée des étoffes, se révéla inaltérable, rythmée par la mélopée lancinante du muezzin…

Nous fûmes invitées au mariage de Fatima dont les cérémonies rituelles se prolongèrent cinq journées entières. Dans les pièces réservées aux femmes, j’observais les préparatifs de la mariée. Je demeurais frappée par la stoïque patience de Fatima, tandis qu’une artiste appliquait avec minutie le henné sur chaque pied, puis, sur ses mains, dessinant avec virtuosité des arabesques aux contours d’une finesse et d’une beauté incomparables. Chaque extrémité était ensuite soigneusement emballée dans des superpositions de linges, le tout ficelé avec dextérité. Se succédaient inlassablement séances d’épilation au sucre, bains de vapeurs parfumés, massages voluptueux, soin des cheveux. Le jour du fastueux mariage, Fatima était méconnaissable. L'exubérance des fards, des parures, des filigranes de henné qui ornaient son front, n’avaient d’égale que la magnificence des nombreuses djellabas brodées d’or qu’elle arbora, en ce jour mémorable où nous lui dîmes adieu.


Chapitre 7
L’infamie
«Mais, ce jour-là, la terre se dérobait sous mes pieds. On aurait dit le jour du Jugement. J'avais honte, j'avais mal. Je n'arrêtais pas de courir, les larmes le long des joues, les yeux presque fermés, la gorge prise, le souffle étranglé. » Léon l’Africain, Amin Maalouf

Quand j’atteins l’âge de huit ans, mes parents durent renoncer à la villa qu’une personnalité de la famille royale convoitait. Nous déménageâmes ainsi, contraints et forcés vers un appartement situé au cœur de la ville, à une centaine de mètres de la féerique baie de Tanger. Tanger, la nébuleuse, hantée par le vent, voilée par la grisaille du brouillard matinal.
Ce jour-là avait la même saveur douce-amère que les autres, la brise légère transportait de la baie jusqu’à notre immeuble les effluves salés de la mer que l’on apercevait du haut du toit. Une de ces après-midi tièdes et longues qui marquent l’arrivée de l’été.

Solenne accompagnée de notre gouvernante Khimo, s’étaient rendues chez l’épicier ; j’avais été invitée à les attendre, non à les suivre. J’attendais donc sagement dans l’entrée de l’immeuble leur retour, assise sur les premières marches de la cage d’escalier. Comme ces enfants écorchés par la vie, qui mendient, une écuelle vide au bord du cœur…
Je ne parviens plus à me remémorer son nom, il traînaillait souvent dans l’immeuble pour effectuer des travaux de plomberie. De ce fait, il m’était familier. A double titre, car sa fille était par ailleurs dans la même classe que Solenne. Il me proposa des bonbons. Il me parut attentionné, rassurant, je ne suspectais nullement une intention de nuire. J’étais encore complètement inconsciente de l’attirance sexuelle que pouvait dégager ma trop précoce puberté. Je le suivis donc dans l’ascenseur tandis qu’une vague inquiétude me saisissait. Car soudain, je perçus insidieusement un je-ne-sais-quoi de mielleux, de fourbe, dans son sourire enjôleur qui fit naître en moi un imperceptible malaise. Mais déjà, sa main emprisonnait la mienne.

Il m’emmena sur le toit. Là, à l’abri des regards, derrière de larges draps suspendus à hauteur d’homme sur d’interminables cordes à linge, il insista pour que je m’étende sur le sol. Je résistais faiblement sans saisir le sens de sa requête. Quand il m’empoigna le bras pour me coucher de force sous lui, à même le béton poussiéreux, tout en me murmurant des paroles facticement apaisantes, je me mis à pleurer doucement. Il me dénuda avec empressement, déchiquetant mes vêtements. Je subis l’outrage sans bouger, sans me défendre, dans une complète passivité. Comment ai-je pu être aussi lâche ? Cette énigme me hanta longtemps.

J’ai cru pouvoir amnistier l’intrusion barbare de son sexe dans ma chair, ses assauts bruyants, son abjecte moiteur, la masse de son corps épais sur le mien, sa respiration enfiévrée, ses halètements. Il éructa en finissant son immonde besogne, se rajusta prestement et s’enfuit. Je perdis la notion du temps. Je restais pétrifiée un long moment, envahie par des émotions lancinantes et entremêlées. Sensations paroxystiques de culpabilité, de dégoût, de souillure, de peur aussi. Et s’il revenait ?

Finalement, je parvins à surmonter mon abattement, à me redresser et à redescendre par l’escalier vers l’appartement.
«Pourvu que je ne rencontre personne » priai-je. Je frappais à la porte de l’appartement, tassée d’effroi. Khimo ouvrit, son inquiétude se mua en affolement à la vue de mes vêtements lacérés, du liquide rosâtre qui sillonnait entre mes jambes, de mon visage sur lequel les traces de saleté mêlées de larmes dessinaient des méandres de désarroi et de mortification. Pressée de questions, j’entrais dans un mutisme total, incapable de formuler le moindre son. Elle me lava, m’enjoignit de ne surtout rien divulguer à mes parents. Ils allaient, elle le savait, me punir sévèrement pour mon inqualifiable conduite.

Mon aînée détenait enfin l’amorce d’un cruel chantage :
- Je vais le dire à maman !
Cette intimidation persista trois semaines jusqu’à qu’à l’usure. Vingt deux jours et nuits après ma disgrâce, excédée par d’incessantes tribulations, m’échappa malencontreusement un regrettable «Merde !». Le soir même, à l’air triomphant de Solenne, je compris que l’heure était venue de payer l’addition.
Nous étions quatre dans l’ascenseur, mes parents étaient venus nous chercher à l’école ensemble, fait rarissime, en raison des absences de plus en plus fréquentes de Khimo.
- Maman, Papa, vous savez, un monsieur, il est monté sur Cécilia ! L’ascenseur s’arrêta sur le palier de notre appartement.
- Comment ça, il est monté sur Cécilia ? Que s’est-il passé exactement ? s’enquit ma mère le visage soudainement endurci. Je tombais à nouveau dans un mutisme complet, saisie d’épouvante. «Non, elle ne l’avait pas dit, ce n’était pas possible… »
Aujourd’hui encore, la réaction de mes parents éveille pareillement, douleur et honte, après toutes ces années…

«Jamais plus aucun homme ne voudra de toi, ton sexe est devenu é-nor-me» hurla ma mère la face grimaçante, comme enragée. Mon père me secoua avec force pour me faire avouer ma faute. Comme je ne disais mot, il me rejeta avec dégoût, entra dans sa chambre en claquant violemment la porte et ne m’adressa plus la parole pendant des mois.

Là, entre mes jambes, j’étais à jamais viciée ; cet endroit de moi avait attiré l’ignominie. Dès lors, j’eus l’impression de me retirer de ce moi-même souillé, de me mettre en absence. Le monde extérieur me parut irréel, comme un film dont je serais devenue une simple figurante.
«Le bon petit diable», «La petite Fadette» et «L’impure» devinrent mes refuges, les espaces dans lesquels j'incarnais mes maux en d’autres peaux. Dans les semaines qui suivirent, je m’enveloppais du reste d’une bonne dizaine de kilos. De «Patate» je devins définitivement «Bouboule».



Chapitre 8
Les dernières années à Tanger
«Autour d’elle, il y avait beaucoup de fleurs et, surtout, des orchidées et des roses. Il y avait aussi des hortensias, des œillets, des camélias, de longues branches de fleurs de pêcher et d’amandier et des brassées de jasmin. » L’écume des jours, Boris Vian

Mère, comme tu étais belle, assise devant ta coiffeuse. Tu te maquillais lentement et je t’observais à la dérobée, tapie dans l’ombre. Les tenues les plus extravagantes seyaient à ta fluide silhouette, soulignant une élégance naturelle, un tempérament fougueux. J’aimais la douceur de ta peau, parsemée de tâches de rousseur, l’odeur de tes longs cheveux noirs que tu enserrais parfois dans un chignon haut perché. Tu voulais suivre à Bruxelles des cours d’esthétique, toi, la beauté incarnée.

Un matin, comme nous avions découvert ton départ, Solenne et moi sommes allées gratter à la porte de votre chambre pour demander à Père quelques sous. Tous les matins, nous achetions notre petit déjeuner chez le « baqqâl », de l’autre côté de la rue : un berlingot de lait frais et un croissant chaud, engloutis à la va-vite sur le chemin de l’école.
Comme Père ne répondait pas, nous sommes entrées avec précaution dans la chambre. Là, sous nos yeux ébahis, aux côtés de Père, s’éveillait une usurpatrice à la peau noire, à l’étrange accent américain, Marion. Oui, nous allions connaître son prénom car elle installa son indécence chez nous quelques semaines. Comme Père semblait trouver cela anodin, voire normal, nous passâmes sous silence cette trahison. En nous, pourtant, surgit la peur de ne jamais te revoir.

Quelle allégresse lorsque tu nous revins ! Une cigarette entre tes longs doigts aux ongles soigneusement vernis, tu t’installais dans un confortable fauteuil. J’aimais t’entendre fredonner les chansons de Shirley Bassey, Carole King ou Barbara Streisand. Les modulations de «Me and Mrs Jones» me font encore frissonner, chargées de ta présence.

Lorsque tu prenais ma défense, je me berçais de l’illusion que tu me portais peut-être quelque affection. Je me souviens d’un après-midi…

Depuis notre arrivée en ville, je suivais des cours de piano chez une dame âgée, dans le quartier juif de Tanger. A vrai dire, je traînais plutôt les pieds jusqu’à son domicile. Horripilée par mes gammes trébuchantes, elle avait coutume d’utiliser une lourde règle en acier pour frapper mes doigts indisciplinés. Je me surpris à hésiter devant sa porte, puis un jour me vint l’envie de faire le tour du pâté plutôt que d’endurer ses corrections. Deux semaines passèrent et je pris goût à l’extraordinaire sentiment de liberté que me procurait cette excursion solitaire. Hélas, la vieille acariâtre s’inquiéta finalement de mon absence répétée.

Comme les autres fois, je revins tout sourire de ma promenade. Je m’étais risquée jusqu’aux abords du Boulevard Pasteur, interminable avenue bordée de palmiers majestueux qui partage en deux le cœur de Tanger. J’étais assez fière de cette audace. Je ne pris pas garde à l’expression glacée de ton visage.
- Bonjour Maman !
- Bonjour Cécilia, comment s’est passé ton cours aujourd’hui ?
- Su-per bien ! Répliquais-je sur un ton enjoué.
- Ah bon ! C’est bizarre parce que ton professeur vient d’appeler, elle prétend qu’elle ne t’a plus vue depuis quinze jours…

Je me mis à bredouiller, affolée par ta froide ironie. Puis, mes larmes jaillirent et je tendis mes mains vers toi, paumes vers le bas. L’incrédulité, puis l’indignation envahirent ton visage. Tu endossas précipitamment ta veste et me tiras par la main jusque chez elle. Essoufflée par la rapidité de ton pas, je trottais pour t’emboîter le pas.

Quand la porte s’ouvrit, la baffe fusa.
- Vieille sorcière ! Qui vous a donné le droit de frapper ma fille ? Vous avez vu ses mains ? Je vais vous faire la même chose, vous allez voir !
La dame flancha sous la gifle tandis que je cachais dans mes poches mes articulations gonflées, mes doigts encore marbrés de bleus.

Pour combler des après-midi souvent désœuvrés, tu t’essayais aux « Mille et une recettes », avec grand talent. Des odeurs de carottes râpées au sucre et au jus d’orange parsemées de cannelle, notre dessert favori, de tajines aux pruneaux, aux olives ou aux cardons, de yaourts et de confitures envahissaient agréablement la maison.

J’aimais par-dessus tout le mercredi après-midi, quand tu nous emmenais à la bibliothèque française de Tanger. Une allégresse frénétique m’emplissait alors. Je m’emparais d’une pile de livres, exaltée à l’idée des moments heureux que j’allais vivre, des vies que j’allais emprunter un fugace instant, des aventures entrouvertes sur des espaces de vie où flottaient lumière, espérance et paix.

Parfois aussi en été, quand Père était là, tu nous emmenais au Cap Spartel ou à la plage Robinson. Après avoir étalé nos serviettes de bain afin de délimiter clairement notre territoire, nous partions ensemble pour une longue promenade les pieds dans l’eau fraîche de la Méditerranée. Nous marchions souvent deux à deux, moi avec Père, Solenne avec toi. Nous poussions régulièrement la ballade jusqu’aux grottes d’Hercule. J’aimais marcher aux côtés de Père, mes petits doigts pris dans sa grande main racée.

Parfois, la nuit venue, lorsque je ne parvenais pas à m’endormir, hantée par une anxiété sans visage, je venais errer dans le salon. Je me lovais au creux de ton fauteuil favori pour m’imprégner de ce mélange de cigarette et de parfum entêtant, si perceptibles traces de toi.

Une nuit, au cours d’une de mes déambulations nocturnes, j’entendis des bruits confus, étouffés. Je me risquais à m’approcher en silence, mi-tremblante, mi-téméraire. Je me voyais déjà sauver la maisonnée entière d’un voleur que je surprendrais sur le fait.
Mais c’est toi que je surpris, toi et ce jeune étudiant sénégalais que Père avait accueilli sous son toit !
Malgré mon infini désenchantement, la lumière de ton charisme et la chaleur de ton sourire m’accompagnèrent longtemps.



Chapitre 9
Quand tout se désintègre !
«A l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grand remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leurs ventres blancs et leur dos argentés. » L’écume des jours, Boris Vian

En dépit de leurs prodigieux conflits conjugaux, René et Inès partageaient maintes affinités : le goût des mondanités, de la conquête amoureuse, un penchant certain pour la mise en scène et un engouement juvénile pour la découverte d’horizons lointains. Ensemble, ils découvrirent le Brésil, l’Egypte et l’Irlande. Ils nous revenaient de ces destinations si exotiques à nos yeux avec des photos débordantes de bonheur, de vues enchanteresses, de coloris éclatants.

Pendant les trêves providentielles des amants terribles, la pêche et moi passions nos vacances à Asilah* avec Khimo dans la ferme tenue par sa famille. Le frère aîné de Khimo nous apprit à traire les vaches ; vaguement dégoûtée par le contact avec la peau de l’animal, je ne pris nul plaisir à comprimer entre mes mains un pis, puis l’autre tour à tour, pour en extraire patiemment le lait chaud, odorant et crémeux.

A la ferme, les toilettes n’existaient pas, aussi les besoins étaient-ils un but de déambulation solitaire sans permission préalable. Durant de ces excursions «naturelles», j’étais souvent submergée par une ivresse de liberté devant l’étendue des paysages sauvages et verdoyants qui s’étalaient à perte de vue, jusqu’à rejoindre l’infini du ciel. Dans les champs parsemés de coquelicots graciles et écarlates ondulant sous la brise fraîche, je m’agenouillais et m’extasiais devant la beauté et la délicatesse de cette fleur qui s’étiole dès lors qu’on lui fait violence.

Parfois aussi, nous partions en vacances avec nos parents, généralement pour la proche Andalousie. Dans la puissante Mustang ocre métallisée flambant neuve de mon père, nous chantions à tue-tête, Mère, Solenne et moi. Après une ou deux heures, notre euphorie cacophonique exaspérait mon père :
« Arrêtez-moi ça tout de suite ! Je conduis ! »
S’installait alors un lourd silence. Inès laissait son regard s’évader au loin, épouser la courbe vacillante de l’horizon.
Solenne pour sa part, s’ennuyait ferme. Aussi pour s’occuper, elle me pinçait en tournant la chair saisie entre ses doigts. J’avais beau me défendre en la repoussant sans trop faire de bruit de peur d’irriter davantage mon père, parfois elle m’arrachait un cri. Mon père piquait alors une de ses grandes colères qui nous paralysaient de frayeur. Je me souviens d’une protestation particulièrement bruyante que je dus lâcher sous l’élancement d’une piqûre d’épingle.
- Ce n’est pas moi, c’est elle ! m’écriais-je. Elle n’arrête pas de me faire mal !
Immédiatement, mon père s’arrêta sur le bord de la route. Il fit descendre Solenne et redémarra aussitôt. Notre mère opposa une résistance angoissée pendant quelques interminables minutes, puis graduellement sa voix prit un timbre proche de l’hystérie.
- Ma fille ! Retourne immédiatement chercher ma fille ! Tu es complètement fou !
Finalement, mon père fit mine de céder à contrecœur, effectua un brusque demi-tour et revint s’arrêter à la hauteur de Solenne. Ma sœur grimpa à l’intérieur de la voiture sans mot dire, les yeux noyés de larmes, le buste secoué par des sanglots muets. Le reste du voyage se passa dans un silence pesant et tendu.
J’avais eu presque aussi peur qu’elle. La menace de la voir disparaître me fit prendre conscience de mon terrible attachement à elle, mon tyran quotidien. A travers sa persistance à me briser, elle reconnaissait par-là même mon existence.

Mes parents avaient par ailleurs en commun une belle inclinaison pour la mise en scène de leurs pugilats. Quelque fois, l’un ou l’autre nous prenait à témoin :
- Vous avez vu ce que me fait votre père ! s’exclamait Inès.
Dans leurs disputes théâtrales, les prénoms fusaient, s’enchaînant aussi rapidement que leurs infidélités respectives.
- Coucher avec ta secrétaire, il ne manquait plus que ça. Tu crois que je n’étais pas au courant pour Leïla, tu me prends vraiment pour une imbécile !
En représailles, elle ne se priva pas de le blesser publiquement. En effet, peu de temps après, une espagnole qui vivait au palier juste en dessous du nôtre, vint tambouriner à la porte de notre appartement, n’épargnant guère ma mère de ses injures :
- Sale p… ! Avec tes airs de grande dame, tu es une vraie s… ! Tu as osé prendre mon mari !
La pêche et moi, étions au courant de ces allées et venues insolites entre les étages depuis quelques temps. Par un regrettable hasard, en l’absence matinale de nos parents, nous étions allées frapper à la porte du voisin du dessous pour, comme à l’accoutumée, quémander de quoi nous acheter un petit déjeuner. Ma mère, emmitouflée dans un peignoir d'homme, nous ouvrit. Elle nous jeta deux pièces et un regard chargé de menace. Solenne et moi nous enfuîmes à toutes jambes pour l’école sans demander notre reste.

Notre mère, fraîchement nantie de son diplôme d’esthétique, avait ouvert un salon de beauté dans l’appartement situé sur le même palier que le nôtre. Elle l’avait équipé des appareils de soins les plus récents et décoré avec goût dans des tons roses et bleus. Une douce lumière diffusait dans l’institut une impression de confort et d’intimité. Sa personnalité charismatique tout autant que son grand professionnalisme lui attirèrent une clientèle aussi variée que prestigieuse.
Son institut fonctionnait si bien qu’elle engagea une assistante marocaine, Rima. Elle s’investit complètement dans cet institut et se fit encore un peu plus rare. Mon père cependant l’attendait au tournant, ruminant sa vengeance.
Un matin, elle entra dans son institut comme d’habitude, alerte et empressée. Tout en enlevant sa veste pour l’accrocher au portemanteau, elle donnait des instructions à son assistante. Rima la regarda froidement et déclara sur un ton qui se voulait neutre :
- Madame, vous êtes ici chez moi. Hier, votre mari m’a vendu l’institut.

Chapitre 10
Le Massalia
« A certains moments, résister signifie être détruit. Alors il s’adapte aux circonstances. Il accepte sans se plaindre, que les pierres du chemin tracent sa voie à travers les montagnes. » Manuel du Guerrier de la Lumière, Paulo Coelho

Après cette inqualifiable trahison, les événements s’enchaînèrent assez rapidement. Pour d’obscures raisons, le contrat de mon père ne fut pas renouvelé. Nos parents liquidèrent tous leurs biens dans la précipitation. Solenne et moi assistions à l’anéantissement de notre enfance ; notre univers disparut, se retrouva mis en pièces, amoncelé puis engouffré dans d’immenses boîtes. Nos jouets, nos vêtements, les meubles et tous les objets que nous chérissions disparurent dans des cartons étiquetés et nous apprîmes ainsi notre départ définitif pour le Sénégal.

Je n’oublierai pas les larmes de Khimo qui nous serrait contre sa djellaba et notre chagrin, la pêche et moi, toutes deux agrippées à elle tandis que ma mère nous tirait vers la porte d’embarquement.

A l’aéroport de Rabat, nous prîmes l’avion pour Le Havre où nous devions embarquer sur un paquebot de luxe, le Massalia. Le voyage par bateau devait durer quatre jours. Nous l’ignorions encore mais ces quatre jours resteraient empreints dans notre mémoire, dernier bastion de notre enfance.

Sur le Massalia, véritable petite ville flottante, les enfants jouissaient d’une grande autonomie. Nous avions notre table, nos repas, nos jeux et nos spectacles. Nous fîmes dès le premier jour connaissance avec deux gamines métisses, Gwénaëlle et Aïssatou, qui avaient quasi le même âge que nous. Très rapidement, les divers ponts, coursives et cales n’eurent plus de secrets pour nous. Nous étions à la fois libres et entourées par des animateurs jamais à court d’idée pour nous occuper.

De temps à autre, nous rencontrions notre mère sur le pont supérieur ou dans l’une des deux piscines du paquebot. Ces quatre journées défilèrent comme seuls s’enfuient les jours heureux.
La veille de l’arrivée, la soirée de gala réunissait grands et petits devant un spectacle grandiose. Tout aussi surexcitées que nous, Gwénaëlle et Aïssatou avaient rejoint notre table. Nous participâmes ensemble à un jeu qui nous passionna. Nous devions retrouver les capitales de tous les états cités par l’animateur, une centaine, distribués sur les six continents. Il me manquait à peine quelques couples capitales-états lorsque nous rendîmes notre copie. Des années plus tard, comme je questionnais ma mère sur l’origine d’un joli kimono de soie aux motifs japonais, j’appris à mon plus grand étonnement que j’avais remporté le second prix au jeu des capitales. Il ne me vint même pas à l’esprit de lui demander pourquoi elle ne me l’avait jamais dit. Juste une contrition ténue qui s’accola en rabiot à la dentelle d'angoisses dissemblables et denses qui me tenaillaient déjà.

La soirée touchait à sa fin sur le Massalia. Après le numéro du magicien, le Capitaine recommanda aux parents de mettre leurs enfants au lit car l’orchestre entamerait sous peu la première valse du dernier bal à bord. Nous errâmes encore un peu avant de nous résoudre à rejoindre nos cabines. La tristesse de la séparation imminente nous accablait.



Chapitre 11
Dakar ou mes racines africaines
« Je commencerai par déplorer le fait que certains – je suis tentée de dire la majorité d’entre nous - ne se représentent pas la tragédie du viol et le drame de l’inceste. Par le biais de la blague ou de la rebuffade, on banalise, on met fin à la prise de parole de l’enfant brutalisé. Ce faisant, on ulcère une plaie déjà ouverte. » Le murmure des fantômes, Boris Cyrulnik

Mon père nous avait précédé en avion afin de nous trouver un nid. L’habitat
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